Notes sur les récents mouvements
sociaux.
A la recherche de ce qui manque,
lorsque tout semble réuni.
Depuis le mois d’octobre 2007 des
mouvements sociaux forts se succèdent en France.
La grève de deux semaines de
l’ensemble des chemins de fer et dans les transports publics de la région
parisienne furent suivies par des mobilisations d’ampleur national dans les
universités, lesquelles entraînèrent à leur tour une agitation limitée dans les
lycées. Enfin, sans lien apparent immédiat avec ces luttes, des révoltes ont
éclaté dans une banlieue du nord de Paris, à la suite de la mort de deux jeunes
poursuivis par la police.
D’une façon générale, toutes ces
grèves, menées contre les « réformes » des régimes de retraite, ont
commencé selon un scénario syndical bien connu. Très vite, pourtant, la détermination et la
mobilisation massive, l’engagement des grévistes, leur ont donné une ampleur et
une importance au départ imprévisible. Ces mouvements vont s’additionner les
uns aux autres sans pourtant converger dans un seul mouvement, sans créer une
dynamique unificatrice. Enfin, ces grèves se sont finalement se sont terminées
selon le schème, tout aussi bien connu, des concessions et reculs syndicales,
avec l’isolement des plus déterminés, laissant derrière elles une lourde
atmosphère de défaite et de division.
Vieux jeux, nouvelle défaite
Le déroulement de ces mouvements est
révélateur de l’état de crise du syndicalisme en France. Dès le début, les
assemblées de grévistes furent le lieu de décision et d’organisation de la
grève. Le syndicat majoritaire, la CGT, tout en gardant le contact avec le
gouvernement s’est plié à cette pratique en faisant bon usage de sa longue
expérience de manipulation des AG et d’isolement des grévistes les uns des
autres (1). La CGT doit aujourd’hui faire face à la montée du nouveau syndicat
SUD (Solidaires Unis Démocratiques), qui regroupe des travailleurs souvent plus
jeunes, plus combatifs et ouverts à des idées politiques plus contestatrices, à
une vision plus dure de la réalité sociale (voir plus loin). En quelques
années, SUD est devenu le deuxième syndicat chez les cheminots, monte en force
dans les transports publics parisiens et manifeste sa présence dans toutes les
entreprises publiques où les conditions de travail se dégradent et les statuts
sont mis en question par les orientations néolibérales du gouvernement. C’est
ainsi le cas y compris dans des secteurs où le syndicalisme traditionnel est
moribond, tels l’Opéra de Paris où les militants de SUD ont réussi a bloquer le
fonctionnement de l’institution pendant des semaines.
Dans les transports (cheminots et
transports publics de Paris) le noyau dur de la grève, celui qui a porté en
avant la lutte, fut composé par les militants de SUD et des non-syndiqués,
rejoints par une partie de la base des grands syndicats (CGT et FO). Car, parallèlement à l’apparition d’une organisation
syndicale plus combative (SUD), c’est la base des vieux syndicats qui ne répond
plus de la même façon aux directives venues d’en haut. Ce sont de jeunes
militants, plus disposés à prendre des initiatives et à s’aligner sur des
positions qui peuvent éventuellement s’éloigner de la stratégie officielle des
appareils. Dans les manifestations, en dehors du carré
de la bureaucratie syndicale protégé par un service d’ordre fidèle, les
cortèges de la CGT sont désormais ouverts à tout genre de slogan individuel ou
même libertaire. Il en va autrement dans les entreprises, où l’appareil et les
structures syndicales gardent un pouvoir de contrôle plus serré, ce qui leur
permet de manipuler l’information, les assemblées et les actions en se reposant
sur les travailleurs plus passifs en marginalisant les plus remuants.
Très rapidement des grévistes ont
cherché à dépasser le rôle limité des assemblées, réunies une fois par jour
pour décider ou non de la poursuite de la grève. Des tentatives furent faites
pour créer des comités de grève unitaires. Selon les endroits, ces tentatives
furent à l’initiative de militants de la base syndicale, des individuels non
syndiqués ou encore de militants politiques, libertaires ou trotskistes. Ces
derniers sont de plus en plus forcés de jongler entre leur implication
croissante dans la vie syndicale (à la CGT et à FO) et le désir de contrôler
les initiatives de base. Sabordées, sabotées, par les cadres syndicaux, ces
tentatives de création d’organisations unitaires n’ont pas eu de temps de mûrir
et de se généraliser, ni même de trouver un soutien chez le restant des
travailleurs (2). Il n’en reste pas moins que le besoin d’auto-organisation
s’est affirmé, qu’il a trouvé une réponse de concrétisation dans ces comités.
Les grévistes des transports se
trouvèrent finalement isolés du reste des travailleurs de la fonction publique.
Le point d’achoppement de cet isolement fut la journée nationale de grève, très
suivie dans le pays et accompagnée de puissantes manifestations de rue. Comme
d’habitude, la journée de grève syndicale annonce à l’avance les limites de la
solidarité et noyaute les élans de généralisation dans une mobilisation bien
tenue en main par les appareils syndicaux. Le danger de l’auto-organisation était présent et il
fallait faire vite avant que le mouvement leur échappe. L’isolement des
grévistes annonçait leur défaite. Qui est venue quelques jours plus tard.
Lorsque les syndicats majoritaires ont accepté de se mettre à table des
négociations, alors que tout le monde savait qu’il n’y aurait rien à négocier. Les
quelques assemblées qui ont tenté de reconduire la grève n’ont pas pu tenir
plus que quelques jours de plus.
Enjeux syndicaux, visibles et cachés
Les moyens bureaucratiques
mise en oeuvre pour casser la radicalisation des grèves sont à la mesure des
enjeux. Il s’agit, pour les grands syndicats, de sauver les meubles en période
d’affaiblissement.
La place prise dans ces mouvements
par le nouveau syndicat SUD soulève quelques questions, dévoile des aspects de
la crise du syndicalisme. Sa croissance s’explique par la crise des vieux
syndicats négociateurs, elle ne fait que l’aggraver et provoque en retour une
réaction de rejet. Alors que SUD représente désormais le deuxième syndicat chez
les cheminots, il fut systématiquement ignoré par le gouvernement et par la
CGT. Ceci alors que la direction de SUD n’aspire qu’à un fonctionnement
syndical classique (3). Mais ce sont les circonstances historiques précises dans lesquelles ces
nouvelles organisations aux vieux principes agissent qui déterminent leur place
et leur évolution. La CGT, qui fut depuis la création
des services publiques, le véritable cogestionnaire de la force de travail dans
ces entreprises, est aujourd’hui en faiblesse et talonné par le nouveau
arrivant. Ce qui menace à terme son contrôle sur de puissants comités
d’entreprise, véritables entreprises employant des centaines de salariés et
brassant des sommes financières importantes. Dans une période où le capitalisme
refuse de céder sur le terrain des salaires et des conditions de travail, c’est
la base même du syndicalisme négociateur qui est sabordée. Si les vieux
syndicats peuvent tenter de s’adapter à un réformisme à rebours (négocier le
moindre mal), il en est autrement pour ces petits nouveaux syndicats. Lesquels
ne peuvent exister qu’en se collant aux aspirations combatives d’une base
syndicale qui ne fait plus confiance aux discours réalistes de la négociation.
Au péril de se voir marginalisés par les grands syndicats, le gouvernement et
le patronat, de se transformer en rassemblements de travailleurs révoltés.
Il est fort à parier que, derrière
l’enjeu des ces grèves, se jouait une affaire pus importante, celle de l’avenir
des grands appareils syndicaux. La nouvelle loi à venir sur « la
représentation syndicale », qui doit établir le cadre de financement des
syndicats par l’Etat, se présente comme essentielle à leur survie. D’autant que
le taux de syndicalisation continue de baisser et que les travailleurs les plus
combatifs préfèrent les nouveaux syndicats où ils peuvent pour le moment plus
librement exprimer leur rejet de la logique économique actuelle. L’acceptation
de la « réforme » des régimes de retraite spéciaux fut le prix à
payer pour avoir sa place dans la mangeoire des subventions de l’Etat à venir.
Sarkozy aurait dit à son ministre du travail : « Il faut
sauver le soldat Thibault », exprimant ainsi sa préoccupation face à
l’affaiblissement de la CGT. D’où la nécessité de créer les
conditions pour une négociation, même fictive et sans réel enjeu. Ce besoin du
système de sauver le syndicalisme montre, de fait, une des contradictions de la
politique actuelle de la classe dirigeante. Il ne s’agit pas tant de faire du
Thatchérisme que d’intégrer les syndicats à la mise en œuvre des politiques
néolibérales, jeu périlleux et ambigu. Plus tard, le gouvernement fera de même
avec le syndicat étudiant UNEF, lui promettant des mesures d’aide à la vie
étudiante dont le coût financier peut être vu comme le prix politique de
l’acceptation de la loi de réforme des universités, la LRU.
Détermination et faiblesses
La détermination très forte des
grévistes fut un aspect nouveau par rapport aux grèves des dernières années.
Cette détermination est manifeste depuis quelque temps en quelques grèves, y
compris dans le secteur privé. Conscients du fait que leur défaite
actuelle signifiait la rupture de la dernière digue protégeant l’ensemble des
régimes de retraite, publics et privés, les militants les plus combatifs n’ont
pas manqué de mettre en avant la revendication d’un retour aux anciennes
conditions pour tous. « Pure utopie ! », répondaient à l’unisson
plusieurs politiciens de service, de gauche comme de droite (4). En quoi ils
n’avaient pas tort, soulignant ainsi le caractère subversif d’une telle
proposition à première vue banalement réformiste. Tant la conquête de cet
objectif aurait signifié le blocage du projet en cours d’appauvrissement des
salariés et retraités, l’aggravation des conditions de travail. En somme, le
contenu même des politiques capitalistes néolibérales. Pourtant, malgré ces
intentions, malgré une certaine sympathie des autres couches salariées, le
mouvement resta perçu comme une lutte des secteurs des transports pour la
défense de LEURS régimes. Dès le départ, les grévistes les plus conscients,
savaient que seuls ils ne pouvaient pas gagner. Ce qui ne manqua de se
confirmer.
La présence au sein même des
assemblées et des lieux de travail de noyaux de travailleurs avec des discours
et des propositions radicales est un fait avec lequel les syndicats doivent
désormais compter. Les positions « extrémistes» ne viennent plus de
l’extérieur, elles sont à l’intérieur. A l’optique de négociation s’oppose une
optique de rapport de force, avec des objectifs ni discutables ni négociables.
Plus encore que dans des grèves précédentes on a pu constater que la motivation
de ce mouvement était un rejet global de la logique économique actuelle, du
discours de son inévitabilité. On ne dit plus que les sacrifices permettront un
avenir meilleur. Maintenant les sacrifices sont seulement la garantie d’un
avenir moins mauvais. Il y a, implicite dans cette attitude de rejet, une
conscience de la faillite de l’ancien syndicalisme, auquel le système ne
réserve plus d’espace de négociation. L’agressivité manifeste envers les chefs
de la bureaucratie syndicale, lors de la manifestation parisienne du 20
novembre, fut significative. Le chef du syndicat CFDT fut obligé de fuir le
cortège protégé par ses gardes du corps alors que le dirigeant de la CGT a
essuyé de constantes attaques verbales, dont le slogan : « Pas de
négociation !».
Dans de nombreuses interventions et
prises de position les grévistes les plus combatifs ont exprimé des idées
politiques qui étaient naguère portées et diffusées par des groupes extérieurs
aux grèves : la nécessité d’union, de généralisation, l’ouverture des
assemblées aux étudiants en lutte et inversement l’envoi de délégation de
travailleurs dans les assemblées étudiantes, la création d’organisation
unitaires de base regroupant syndiqués et non-syndiqués, l’instauration d’un
rapport de force, la critique des manipulations bureaucratiques des chefs
syndicaux. Tout cela fut exprimé. Ce ne fut pas pour autant suffisant pour que
cela se réalise dans la pratique. Preuve une fois de plus que il ne
suffit pas d’avoir des idées pour qu’elles se matérialisent, que les limites
sont ailleurs.
Le mouvement étudiant
Le mouvement étudiant se trouva lui
confronté à deux traits majeurs de l’évolution contemporaine de la société
française, la crise de la gauche et la montée des idées conservatrices.
Le mouvement contre la privatisation
rampante des universités et le conséquent renforcement du pouvoir des chefs des
établissements a, lui aussi, démarré indépendamment des syndicats étudiants
reconnus comme représentatifs. Le premier d’entre eux, l’UNEF - dirigée par des
jeunes politiciens du PS - avait déjà accepté le plan gouvernemental. Attitude
conforme à l’orientation de collaboration du PS avec la ligne libérale du
gouvernement. Très rapidement ici aussi, le mouvement s’est structuré en
coordinations, avec des délégués élus par université. L’UNEF a, ensuite, tenté
de reprendre le contrôle de la coordination nationale. Ce qui a permis au
mouvement de faire preuve de sa maturité politique : la coordination
nationale a réussi à s’opposer aux tactiques de manipulation de l’UNEF,
démasquant ses délégués fictifs envoyés dans la coordination nationale. La même
coordination étudiante a ensuite fait beaucoup d’efforts pour populariser le
mouvement et établir des liens avec les assemblées des grévistes des
transports. Mais ce fut finalement dans son incapacité à mobiliser à
l’intérieur des universités que sa faiblesse s’est révélé. Ainsi car la méthode
de blocage des cours n’a pas permis d’élargir le mouvement ni lui donner une
dynamique majoritaire. Prétextant de l’opposition de beaucoup d’étudiants, les
recteurs demandèrent l’intervention de la police. Le fait que des étudiants,
des professeurs et autres personnels des universités aient accepté de continuer
à travailler en présence de la police et devant une violente répression des
piquets de grève, semble montrer que les institutions universitaires sont en
passe de devenir des lieux acquis aux règles du libéralisme. Que la plupart des
étudiants s’est résignée à la compétition acharnée pour le diplôme. Situation
qui anticipe, en quelque sorte, les objectifs de la « réforme » des
universités.
Faisant preuve d’une forte capacité
d’organisation, d’une imagination et d’une initiative notable, la minorité
active des étudiants en lutte fut battue sur cet immobilisme du blocage,
incapable de dépasser leur isolement. Un noyau très combatif, pour la plupart des
jeunes marqués par le mouvement anti-CPE de l’année précédente, s’est ainsi
épuisé lentement. Dès que cet épuisement est devenu évident, les dirigeants de
l’l’UNEF décrétèrent la fin du mouvement ; un mouvement dont ils avaient
été exclus et dont ils n’étaient nullement représentatifs…
« Médias partout, information
nulle part ! »(5)
La puissante campagne officielle
anti-grève, relayée par les médias, ne fait que prouver que les grèves étaient
porteuses d’une contestation qui allait à l’encontre des nécessités de
l’économie. L’attitude
anti-grève du gouvernement et ses sbires fut à la mesure du danger ressenti
dans les cercles du pouvoir. Ce danger étant, au-delà des défenses des
situations catégorielles et corporatistes, dans l’opposition aux mesures de
démantèlement des services publics et de la baisse des retraites. Si les médias
les plus influents, visuels et écrits se sont ainsi alignés, ce fut avant tout
car cette logique néolibérale imprègne leurs façons de parler, détermine leur
conception du possible et du raisonnable. Tout ce qui va à
la rencontre de ce « réalisme » suscite leur méfiance, leur
opposition.
Qui plus est, la pensée qui domine
dans ces couches de la comunication-propagande est façonnée par la vision
bourgeoise classique de l’action politique, de l’activité sociale, lequel doit
toujours se fonder sur des chefs, des hiérarchies. L’évolution récente des
formes d’organisation, la pratique récurrente des comités de grève, des
coordinations, l’affirmation d’une base syndicale peu soumise, tout cela va à
contre courrant de ce modèle. Lorsque les membres de la coordination étudiante
ont décidé de présenter devant les journalistes en s’attribuant toutes et tous
les noms de Martine et de François (selon le sexe), le trouble des journalistes
fut manifeste. Comment
faire de l’ « information » sans leaders ?! Mal reçus dans
les assemblées générales des cheminots et dans les réunions de la coordination
étudiante, les journalistes furent réduits à publier des communiqués. Dans
l’espace d’une année la critique des médias avait fait un bond, puisque, lors
du mouvement ant-CPE, les assemblées étudiantes avaient autorisé la présence
des équipes de TV. Enfin, quelques jours plus tard cette méfiance fut confirmée
dans les banlieues en révolte, où les journalistes se sont fait violemment
éconduire par les habitants.
Les éditoriaux pleurnichards de
journaux comme Le Monde, se plaignant de ne pas être aimés des jeunes et
des grévistes qui leur empêchaient de faire « leur travail »,
feignaient d’ignorer que c’était le contenu de ce travail qui était justement
en question.
Les médias ne sont pas au service du
pouvoir, ne propagent pas les idées du pouvoir elles font partie du pouvoir,
pensent comme le pouvoir. La concentration en cours dans les médias et leur progressive dépendance
des grands groupes capitalistes, n’a fait qu’accentuer cet assujettissement.
Ainsi, lorsque les chefs syndicaux annoncent une grève terminée, ou, plus
hypocritement, qu’ils ne se déclarent pas pour sa poursuite, les médias
traduisent que la grève est finie ! Puisque tel est
le désir des chefs. Aussi, l’UNEF déclare que le mouvement dans les universités
est terminé. Il n’en a fallu pas plus pour que toutes les médias prennent ce
mensonge pur la vérité. Peut importe que les mobilisations continuent au-delà des intentions des
chefs, déjà ils n’existent plus pour les médias. La représentativité des
syndicats ouvriers et étudiants n’est plus en rapport avec le mouvement, elle
est par rapport à leur « réalisme ».
Il n’en reste pas moins que, sur ce
terrain les grévistes se sont laissés battre. De par leur place centrale dans
la vie sociale et économique, la grève des transports touche immédiatement les
autres salariés. Malgré la propagande qui cherchait à les monter contre
les grévistes, les attitudes anti grève furent rares même après deux semaines
de paralysie des transports, surtout dans la région parisienne. Tout en
dénonçant la désinformation et les mensonges médiatiques, leur alignement sur
le discours patronal, les grévistes furent incapables de mener leur propre
information auprès des restants salariés.
Ce qui a fait long feu… en banlieue
La mort des deux jeunes dans une banlieue ouvrière du nord de Paris et
les révoltes qui ont suivi sont des événements sans lien apparent avec
l’agitation sociale qui précède. Compte tenu de la pression policière sur ces
quartiers, des faits terribles de ce type peuvent se produire n’importe quand
et à tout instant. Les révoltes furent, une fois encore, la réponse des jeunes
au mépris, à l’arrogance et au dédain qu’ils subissent dans des vies où les
possibles se rétrécissent jour après jour. Ces quartiers
sont désormais quadrillés en permanence par les forces de police, les jeunes y
étant continuellement harcelés. Les deux jeunes tués étaient deux jeunes
travailleurs (un apprenti plombier et un apprenti boulanger) qui faisaient de
la moto. Voilà ce qui va à l’encontre de l’idée répandue selon laquelle il
s’agirait de quartiers ghettos surtout habités par des « marginaux »
et des « lumpen », sans lien avec la « classe ouvrière »
(version de gauche) ou les « honnêtes travailleurs » (version de
droite). Le fait que ces révoltes ont été soutenues par les habitants du
quartier, y compris dans l’affrontement avec la police, prouve aussi qu’il y a
toujours dans ces quartiers des liens de convivialité, un sens d’appartenance à
une communauté (6). Une communauté de travailleurs bien évidemment. En réalité,
ces quartiers sont des endroits d’une nouvelle classe ouvrière, une réserve de
main d’œuvre précaire et mal payée, qui coexiste avec une économie informelle
et des chômeurs à vie. Avec Clichy sous Bois - où la révolte avait éclaté
en 2005 – et autres, ces zones sont, par exemple, de grands fournisseurs en
main d’œuvre précaire pour l’aéroport de Roissy. On est ainsi loin des mises en
scène flattées par les médias, où des jeunes marginaux brûlent les voitures des
voisins qui veulent aller travailler…
Dans leur rage, les jeunes
s’attaquent à tous les symboles de l’Etat, des Hôtels des Impôts aux écoles,
aussi, de plus en plus, aux quelques petites entreprises privées présentes dans
ces lieux. La crise de l’école étant ce qu’elle est, les jérémiades des
officiels et des médias à propos d’une école brûlée trouvent de moins en moins
d’écho, alors même que l’Etat ferme des écoles et que le désastre de
l’enseignement dans ces zones est connu. Comme écrivait Victor Hugo dans une
poésie mise sur le Net après les révoltes : « Oui, ils ont brûlé une
école. Ils ne savaient pas lire ! ». Comme quoi le problème n’est
donc pas de nos jours !
Le « fantasme « de
l’Islam radical, manipulateur de jeunes enragés, a, lui aussi, fait long feu…
si on peut dire. Si le religieux peut encore jouer un rôle c’est
malheureusement dans l’enterrement des jeunes, pas dans leur révolte. Comme
disait quelqu’un, le grand problème pour le pouvoir c’est justement qu’il n’y a
pas dans ces quartiers de « Thibault » (chef de la CGT) capable de
calmer les esprits. Si encore ils étaient soumis à un imam ! Disparu
également le schéma « ethnique », de bandes raciales, les révoltés se
regroupant plus par immeuble ou par quartier que par appartenance à des communautés
d’origine, à l’image des deux jeunes tués, l’un fils de travailleur marocain,
l’autre de travailleur sénégalais.
La réaction du gouvernement,
imposant une démesurée militarisation de ces zones pendant des jours - avec
survol jour et nuit de hélicoptères - avait pour but d’éviter l’affrontement
sanglant, des fusils de chasse ayant été sortis contre la police. La promesse
faite aux familles des deux jeunes par la plus haute autorité de l’Etat,
Sarkozy himself as usual, que l’enquête serait faite par les
institutions judiciaires et nom plus – comme c’est l’habitude - par la
« police de la police » a permis de calmer la révolte.
En conclusion, on se trouve devant
des révoltes provoquées par les conséquences barbares du contrôle répressif des
secteurs précaires de la classe ouvrière. On ne peut pas continuer à discourir
de la « classe ouvrière » sans tenir compte de ces situations. Ces
jeunes travailleurs précaires et occasionnels constituent une fraction
croissante du monde ouvrier dans les grandes métropoles. Parmi ceux qui
arrivent à terminer leur scolarité nombreux sont ceux qui se travaillent dans
les services publics et dans les transports. Un vieux chauffeur de bus de la
RATP (transports publics de la région parisienne) expliquait à un ami combien
la situation a changé dans les dépôts de bus depuis quelques années… Et
pourquoi cela ? La majorité des jeunes conducteurs viennent désormais des
banlieues et n’ont plus l’ancienne « culture syndicale » de respect
de l’outil de travail. Ils ne craignent pas l’affrontement, montent vite en colère peuvent tout
casser, sont jusqu’àboutistes et suivent mal les directives syndicales.
En peu de mots, une jonction est ici
faite entre la révolte des jeunes de banlieue contre leurs conditions de vie
répressives et les nouvelles luttes dans les lieux de travail.
La syndicalisation des esprits
On peut, encore et toujours, tenter
d’expliquer l’impasse d’un mouvement, sa défaite, par le rôle joué en son sein
par les syndicats, organisations dont le but est justement de cadrer les revendications
dans les possibles du système. Ce refrain traduit un engourdissement de la
pensée critique, la lourdeur du dogmatisme dans la réflexion. Les mouvements récents ont ceci de particulier :
ils cherchent à se développer sans trop compter sur ces institutions qui sont
de plus en plus dévalorisées aux yeux des travailleurs et des étudiants. Les
syndicats courent après les luttes, prennent le train en marche. Un large
espace d’indépendance est possible à ceux qui luttent. Pour ce faire, ils
doivent s’organiser. Et ils le font de plus en plus. Ils doivent chercher à
généraliser les actions et la mobilisation. Ils le font également. Ils doivent
se protéger des manipulations syndicales et de leurs blocages. Là, ils sont
encore loin du compte… Le fait est que les mouvements ne se généralisent pas,
ils s’isolent, fatiguent les plus combatifs permettant aux vieilles
organisations de revenir sur le devant le la scène. C’est cette incapacité à
généraliser les mouvements, cette difficulté à entraîner la masse des indécis
et des passifs qui constitue le point d’achoppement de la faiblesse des luttes
actuelles. Plus que le rôle des syndicats c’est cette passivité, cette
indécision, ce manque de confiance des travailleurs en eux-mêmes, qui limite
les mouvements, qu’isole les plus combatifs.
Il est clair que les fondements même
du syndicalisme sont en crise. Gérer les concessions des entreprises voilà ce
qui fait désormais partie d’une époque révolue. A-t-on encore en mémoire une
lutte syndicale victorieuse? Désormais seul le rapport de force peut peser. La
paralysie des salariés est un signe que la crise des vieilles organisations de
la gauche est intégrée dans la conscience sociale du moment. Mais elle est
aussi la preuve que leurs principes (la délégation de pouvoir et la confiance
aux chefs) restent encrés dans les esprits et déterminent leur (in)action. Pour se défendre on ne peut plus faire comme
auparavant, utiliser les anciennes institutions. Mais cela ne veut pas dire que
les femmes et les hommes aillent jusqu but de leur critique. Ils
ressentent le manque du nouveau mais ils restent accrochés au passé. Ils
ne comblent pas le manque pas par un nouvel engagement, une nouvelle façon
d’agir.
En période de croissance économique
les éléments radicaux sont isolés par le succès du réformisme. Aujourd’hui,
leur isolement est la conséquence du désarroi que l’effondrement du réformisme
provoque chez les salariés. De leur hésitation face à la nécessité de lutter
différemment, lâchés par leurs anciens chefs. Ils savent que les plus combatifs
montrent le seul chemin possible mais ils ne sont pas prêts à le prendre.
Autrement dit, la
force du syndicalisme du passé n’est plus dans les institutions mais dans les
esprits, dans l’acceptation de leurs principes de pensée et d’action. Seule le
futur dira si l’engagement et l’énergie que des minorités mettent aujourd’hui
dans les luttes porteront leurs fruits et engendreront une suite.
CR,
Paris décembre 2007
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(1) Une excellente description de
ces modes de fonctionnement fut livrée par un chauffeur gréviste de la RATP du
dépôt de bus de Vitry, banlieue sud de Paris, « Jour de grève à
Vitry », publié en Indymédia Paris, 20 novembre 2007.
(2) Ibid, « Jour de grève à
Vitry ».
(3) Pour un historique de SUD et une
critique de son fonctionnement contradictoire, vu de l’intérieur, lire
OT ??????
(4) Faut-il rappeler que le Parti
socialiste a toujours affirmé la nécessité de cette « réforme »,
s’insurgeant seulement en paroles sur la méthode du gouvernement.
(5) Slogan des manifestations
étudiantes de novembre 2007.
(6) Fait remarquable, après les
révoltes, la police a fait appel à la délation, (grassement payée) pour
retrouver les quelques jeunes (ou moins jeunes) ayant tiré au fusil de chasse
sur la police. Or les informations tardent à venir… manifestation s’il en est,
d’un certain esprit de solidarité chez les habitants du quartier